SANS COMPLEXES, L’ESPAGNE REVENDIQUE SON INFLUENCE SUR L’HISTOIRE DE LA MODE

SANS COMPLEXES, L’ESPAGNE REVENDIQUE SON INFLUENCE SUR L’HISTOIRE DE LA MODE

Madrid, 28 déc 2018 (AFP) – Dites « noir » et « couture » et la petite robe noire de Chanel vient immédiatement à l’esprit. Mais c’est pourtant l’Espagne qui a popularisé cette couleur et la revendique à nouveau, poussée par une génération de jeunes couturiers. « Modus. À la façon de l’Espagne », du 4 décembre au 3 mars à la salle Canal de Isabel II à Madrid, explore l’influence espagnole dans la mode à travers l’Histoire et le retour actuel de « l’hispanité ».

Pour le commissaire de l’exposition, Raul Marina, l’Espagne vit « une époque très importante, avec des couturiers comme Palomo Spain, Leandro Cano, ManéMané, qui redonnent sa place dans la mode à l’Espagne ». « Les jeunes créateurs refont du bruit, à travers une inspiration totalement espagnole », assure-t-il. En particulier avec l’usage du noir.

Noir mexicain

Pendant des siècles, le noir était une couleur peu portée : les teintures tenaient peu dans le temps et tournaient vite au grisâtre ou au marron. Mais avec la conquête de l’Amérique, les Espagnols découvrirent, au XVIe siècle, le Campêche. Le bois de cet arbre de l’actuel Mexique permettait de concevoir une teinture noire intense et durable.

Le roi Philippe II d’Espagne (1527-1598), à la tête d’une des premières puissances européennes, adopta très vite le noir pour se vêtir et la mode se répandit à travers le continent. Les goûts de la dynastie des Habsbourg, à laquelle appartenait Philippe II, « était une référence pour ses homologues européens, de même que ses austères habits de couleur noire qui allaient devenir l’expression de la plus grande élégance », écrit Amalia Descalzo, experte en histoire de la mode, dans le livret de l’exposition.

Le noir a peu à peu perdu son lien avec l’Espagne, mais l’association avec l’élégance est restée. Comme avec la « petite robe noire » de Coco Chanel dans les années 1920. Ou avec les créations des Espagnols Cristobal Balenciaga (1895-1972) et Mariano Fortuny (1871-1949).

Au XVIe siècle, l’Espagne a, outre le noir, créé le « vertugadin », structure placée sous la robe pour lui donner de l’ampleur. Là aussi, le succès en Europe a été au rendez-vous.

Comme, plus tard, avec le « guardainfante » (« garde-infante »), ou panier en français, immortalisé par les « Ménines » de Velazquez, qui donnait aux femmes une silhouette encore plus large. « On disait que ça cachait la grossesse », raconte Raul Marina. Son influence se retrouve dans les vêtements de velours, en forme de cloche, du couturier contemporain Juanjo Oliva, présentés par l’exposition.

Duflamencoàlacorrida

Deux des traditions incarnant le plus l’âme de l’Espagne ont aussi marqué la haute couture : le flamenco et la tauromachie. Une veste de Givenchy, conçue avec du velours noir brodé de rouge et parsemé de perles, s’inspire ainsi des costumes des toréros. Sur une robe noire de Lanvin, pleine de plis et de pois couleur crème, l’influence des vêtements de flamenco saute aux yeux.

« On dit souvent qu’à l’échelle internationale, les couturiers étrangers se sont imprégnés de ce qui est espagnol, et en sont plus fiers que nous », déplore Raul Marina. Mais cela change, dit-il, alors que des codes hérités des traditions et de la religion font leur retour.

Pour habiller Beyoncé en juillet 2017 à l’occasion de sa première séance photo avec ses jumeaux, Palomo Spain a choisi un manteau floral aux couleurs éclatantes et un voile de mariée bleu turquoise descendant tout le long du corps.

Leandro Cano, autre jeune créateur espagnol, s’inspire lui du règne de Philippe III pour ses vêtements style tutu comme celui portée par Lady Gaga en 2016.

ManéMané s’inspire de son côté des traditions d’Estrémadure, région rurale de l’ouest de l’Espagne dont est originaire son fondateur Miguel Becer.

« Réveil« 

Pour la consultante en mode Marta Blanco, il y a un « réveil » dans un milieu où, jusqu’à il y a peu « tout ce qui était espagnol rappelait Franco ». Mais 43 ans après la mort du dictateur, ce sentiment disparaît. « Leandro Cano peut se nourrir de la corrida, de l’imaginaire religieux, sans passer pour un facho », dit-elle.

Pour elle, les consommateurs espagnols retrouvent aussi une « fierté » vis-à-vis de leur pays. Les innombrables réussites de l’Espagne dans la gastronomie avec Ferran Adria, le sport avec Rafael Nadal et les footballeurs de la « Roja », l’industrie textile avec Zara… favorisent cette fierté, ajoute-t-elle. « Ferran Adria nous a débarrassés de nos complexes et la même chose se passe désormais dans la mode ».

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