RAMESH NAIR, DIRECEUR CREATIF DE MOYNAT

RAMESH NAIR, DIRECEUR CREATIF DE MOYNAT

Ramesh Nair, directeur créatif de Moynat, a une obsession : la manie du produit. Il a fait du vénérable malletier un symbole d’élégance et de luxe, et vient de lancer une nouvelle collection capsule, intitulée Bad Dreams. Rencontre.

À lui seul, cet Indien déterminé a fait de Moynat un symbole d’élégance, de luxe, de savoir-faire et d’humour. À l’image de son dernier projet en date : Bad Dreams. En collaboration avec l’artiste franco-japonaise Tiffany Bouelle, il s’agit une collection capsule de sacs aux illustrations naïves mais perfides, imprimées en coloris bronze et en pigments métalliques, sur des pochettes et des cabas sans couture apparente, un classique du style Ramesh Nair pour Moynat.

D’ores et déjà disponible pour Noël, « Bad Dreams » est un projet plutôt rare pour Ramesh Nair, qui avoue : « Je suis très anti-bling-bling ». « Je déteste les collaborations, mais j’ai rencontré Tiffany dans une galerie et j’ai adoré son travail ; je lui donc ai demandé de peindre mes sacs », explique-t-il.

Ce dernier semble d’ailleurs plus enthousiaste à l’idée de travailler avec Jaguar sur de nouveaux bagages spécifiquement conçus pour le dernier engouement européen en matière de transport – la trottinette. « Je ne devrais pas vous montrer tout ça, mais j’adore », se réjouit Ramesh Nair, en dévoilant un étui en cuir sculpté avec précision.

Tout cela fait partie de sa vision pour Moynat, qui a vu le jour en 1849 en fabriquant des malles pour des voitures de luxe. Une marque française remarquable, qui s’est littéralement endormie et a cessé d’exercer son activité à la fin des années 1970, avant de renaître en 2010, après avoir été rachetée par LVMH.

Première étape pour réveiller la belle endormie : recruter Ramesh Nair, qui venait de passer plus d’une douzaine d’années comme assistant designer chez Martin Margiela puis Jean Paul Gaultier avant de rejoindre Hermès, où il avait accumulé un palmarès remarquable en dessinant des articles à succès, comme la pochette Médor, immédiatement reconnaissable, le So Kelly en forme de cabas, le Birkin Shadow avec ses bretelles en empreintes et le Kelly Flat, facile à transporter et entièrement démontable.

« J’ai supervisé les déclinaisons de plusieurs sacs et créé quelques originaux chez Hermès, avec Jean-Louis Dumas (alors PDG), qui m’a donné carte blanche. En gros, la plupart des sacs des défilés. Il faut comprendre que dans les grandes maisons comme Hermès ou Vuitton, on est entouré d’artisans talentueux qui vous emmènent avec eux, et qu’il suffit d’avoir de bonnes idées. Alors qu’ici, je dois mettre la main à la pâte », s’amuse Ramesh Nair.

Chez Moynat, il a développé les lignes épurées du Réjane, un sac d’influence Belle Époque, qui porte le nom de l’actrice Gabrielle Réjane, doté d’une fermeture aux allures de bijou ; ou le majestueux sac Gabrielle, avec son fermoir plat caractéristique en M. Ou, pour les hommes, la merveilleuse Top Brass, une valise avec un côté incurvé rappelant l’ancestrale tradition de Moynat, qui fabriquait des malles moulées spécialement pour des grandes marques de voitures comme Bugatti.

On sait que Moynat fait partie des marques favorites de Bernard Arnault, président du groupe LVMH. Célèbre pour sa façon de maintenir une pression polie mais ferme sur ses cadres et ses designers, et pour n’accorder des compliments qu’à quelques-uns d’entre eux. Mais il en faut plus pour décontenancer Ramesh Nair.

« Il est extrêmement difficile, extrêmement difficile, de plaire à Monsieur Arnault. Il est très impliqué. Vous lui présentez les sacs les plus incroyables et il exige exactement le contraire. Normalement, dans notre métier, on s’habitue à ce que les gens vous disent à quel point vous êtes incroyable. À quel point vos idées sont magnifiques, alors quand on est frappé par la critique, cela nous rend plus forts et plus clairs dans nos intentions. La critique est nécessaire », insiste Ramesh Nair, qui rencontre Bernard Arnault toutes les deux semaines et ce depuis huit ans.

« Les créateurs ont besoin de se confronter avec la réalité. Autrefois, on parlait de avant J.C., après J.C. ; maintenant il faudrait dire avant Internet, après Internet… Il y a toute une génération qui ne comprend pas que le monde existait avant le Web ! Qui pense que si ce n’est pas sur Google, ça n’existe pas… » plaisante Ramesh Nair, 53 ans, qui s’est constitué d’importantes archives de valises et de bagages Moynat à l’étage du flagship de la maison, rue Saint-Honoré – un espace vaste et épuré, agencé par l’architecte Gwenaël Nicolas.

On dirait un écolier qui exhibe les raretés dénichées sur les marchés de Paris, dans les ventes aux enchères londoniennes, chez les antiquaires ou sur Internet. Des valises allongées, profilées mais abîmées, conçues pour s’accrocher au toit des voitures, jusqu’aux minuscules étuis médicaux pour les explorateurs élégants en safari. « Au début, je pouvais chiner des objets magnifiques pour quelques dizaines de livres. Aujourd’hui, il faut ajouter deux zéros », déplore-t-il en gloussant.

Aujourd’hui, Moynat s’enorgueillit d’une flotte d’une vingtaine de magasins « bien situés », dont les fleurons sont à Londres sur Mount Street et à New York sur Madison Avenue.

Ramesh Nair est né au Kerala, un Etat du sud de l’Inde. Son père était un officier de l’armée et sa famille n’est jamais restée plus de trois ans au même endroit. Il a fini par étudier à l’école de mode de New Delhi, avant de prendre la décision courageuse de se rendre à Paris et de travailler pour des grands noms de la mode comme Yohji Yamamamoto et Christian Lacroix.

Curieusement, il semble moins obsédé par le concept de voyage. « Moynat n’est pas une marque de voyageurs, mais plutôt un voyage intérieur. Voyager est une sorte de rêve, alors que ce qui nous intéresse, c’est plutôt le concept de bagagerie », conclut Ramesh Nair, qui se rend au travail à vélo depuis chez lui, près du parc Monceau.

« Enfant, on déménageait d’un endroit à l’autre avec de grosses valises en aluminium. Être nomade à ce point permet de s’intégrer sans problème dans différents environnements. C’est un aspect important du métier de créateur », insiste Ramesh Nair, dont l’éducation a été confiée à des prêtres irlandais.

« Les prêtres irlandais ne se retenaient pas pour nous donner des coups. De bons professeurs, comme le père Patrick. Lors des confessions, j’avais l’habitude d’avouer quand je copiais sur mon voisin ; lors de l’examen suivant, celui-ci m’a surveillé de près, je me suis fait avoir et j’ai reçu une correction. Il m’a fallu quelques mois pour réaliser que c’était le même prêtre », glousse-t-il. « Nous étions également obligés de nous agenouiller à l’extérieur, par une chaleur insupportable, et un taux d’humidité de 99 %. Alors, en comparaison, Bernard Arnault semble tout d’un coup beaucoup plus gentil ! » s’exclame le designer indien.


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